dans le groupe VEILLE: Environnement/Santé/Biodiversité/Eco-innovations

«les énergies vertes sont en train de changer le monde »Interview d’André Joffre (Pdt du pôle de compétitivité DERBI)...

Stockage de l’électricité photovoltaïque, systèmes facilitant l’autoconsommation, internet de l’énergie, réseaux bas débit pour objets connectés, etc. : le secteur des énergies renouvelables connaît lui aussi une formidable accélération technologique.

Et celle-ci ne sera pas sans conséquence sur l’économie du secteur, y compris en Languedoc-Roussillon. Pour André Joffre, c’est une opportunité à saisir.

L’Américain Tesla a lancé en grande pompe, fin avril, la première gamme de batteries, pour la maison et l’entreprise, capables de stocker l’électricité photovoltaïque. Cette innovation annonce-t-elle un bouleversement du marché de l’énergie ?

Pour qu’une innovation performante se développe, il faut réunir trois facteurs. D’abord, elle doit être bien designée afin de créer l’envie, comme Apple a su le faire avec ses iPhones et ses iPads. Ensuite, elle doit être dans le prix du marché, de sorte à ne pas vendre le produit hors de l’épure, même si c’est du haut de gamme. Enfin, il faut changer le monde !

Et Tesla, en réussissant tout ceci, va changer le monde de l’électricité. En une semaine, ils ont vendu pour 800 M$ de batteries. Cette société a pris la batterie de sa célèbre voiture électrique, et la propose pour la maison, dans une gamme de prix acceptables (autour de 3000 $). Elle déployait une capacité de 85 kWh, alors que 15 kWh représentent une semaine de consommation pour un ménage. Avec un panneau solaire sur le toit, combiné au fort ensoleillement de la Californie, tout est réuni pour régénérer la batterie.

On devient alors autonome en énergie… et on coupe le fil avec les compagnies d’électricité. Après l’annonce de Tesla, celles-ci se posent de sérieuses questions aux États-Unis. C’est un modèle disruptif qui apparaît. Jusqu’ici, le système reposait sur un modèle centralisé, avec des centrales et un réseau en étoile. Désormais, on évolue vers un système avec des batteries, permettant des échanges d’énergie.

Ce système est-il rentable ?

Oui, car plus ce marché va se développer, plus les prix vont baisser. Jusqu’à fin 2013, on avait installé 100 gigawatts (GW) d’électricité photovoltaïque dans le monde, soit la puissance aujourd’hui installée en France. Sur la seule année 2014, on en a installé une quarantaine en plus. Et en 2015, environ 60 GW supplémentaires. C’est une évolution phénoménale, qui aura des répercussions sur le prix du matériel. Songez que le silicium (utilisé pour fabriquer les panneaux photovoltaïques, NDLR) est le matériau le plus banal sur la planète, avec l’oxygène. On se dirige donc vers un marché inévitablement rentable. Les détracteurs de ce mouvement pointaient le coût de ces installations, qui nécessitaient de les subventionner…

On l’a vu, cet argument vient de tomber. Aujourd’hui, ils répètent à l’envie que les énergies renouvelables sont intermittentes. Vous comprenez à quel point l’arrivée des batteries change la donne.

Quelles seront les conséquences pour le marché français ?

Cette évolution va bouleverser de nombreux marchés, dont la filière solaire française, en effet. Celle-ci repose sur des développeurs, qui ont une certaine capacité d’ingénierie et de construction. Or elle sera mise à mal par l’essor de l’autoconsommation. La sécurité des investissements sera plus aléatoire, car ce modèle écarte les investisseurs tiers : désormais, ce sont les entreprises qui investissent sur leur toit pour leur propre consommation. Tout sera orienté vers la vente d’installations clef en mains aux entreprises.

Du coup, les installations seront plus petites : à l’échelle d’un bâtiment industriel, on prend seulement en compte sa propre consommation. Les structures les plus demandeuses sont les data centers, et le secteur informatique au sens large. En Languedoc-Roussillon, le Conseil régional a récemment lancé un appel à projets qui vise à soutenir des projets d’autoconsommation en énergie solaire photovoltaïque. Nous sommes gâtés car le marché du solaire est considérable, d’autant plus que la climatisation dans le tertiaire est banalisée, contrairement à d’autres régions. Les installateurs sont qualifiés pour le faire. Il y a beaucoup d’ingénieurs,

mais, en revanche, peu de production : Dans la nouvelle région, la seule usine construite se trouve dans l’actuelle Midi-Pyrénées (SunPower, à Toulouse – NDLR).

Sigfox, une société phare d’un autre marché d’avenir, est aussi basée en Midi-Pyrénées. Elle mise sur les réseaux à bas débit pour relier les objets connectés. Car selon son P-dg Ludovic Le Moan, quand chaque ménage sera équipé de 30 ou 40 de ces objets, leur consommation énergétique deviendra un vrai sujet. Votre avis ?

Le hasard fait que ma société, Tecsol, a créé le premier objet utilisant le réseau de Sigfox, pour superviser les centrales solaires. Il nous aide à déclencher une alarme chez le client s’il y a un décalage entre la production et les données météo. Pour vous répondre, l’arrivée des objets connectés repose la question de l’usage de l’énergie.
À ce jour, un réseau est fait de telle sorte qu’on a de la puissance et du débit tant qu’on en veut : il suffit de presser, chez soi, un interrupteur. Le corollaire est que le réseau installé est, en France, d’une puissance de 400 GW, alors que la consommation maximum n’est que de 100 GW… L’évolution en cours repose sur des consommations locales, où on pourra déclencher des consommations quand il le faut, comme le montre l’objet de Tecsol. Ce sera possible au niveau d’une maison, d’une école, d’un commissariat ou, pourquoi pas, d’un quartier.

Chacun de ces bâtiments aura sa propre consommation, tout en ayant une complémentarité avec les autres, de sorte à mieux lisser les besoins.

Vous êtes intervenu à l’Assemblée Nationale, en avril, pour défendre l’autoconsommation. Les députés vous ont-ils écouté ?

Oui, ils se sont montrés très intéressés. Jusqu'à peu, l’autoconsommation était considérée comme interdite en France, alors que c’est faux : On a toujours eu le droit de le faire. Ce qui change, ce sont les mentalités. DERBI fait des sondages annuels qui montrent que 97 % des gens sont prêts à autoconsommer.

Et pourtant l’État vient de pousser EDF à reprendre l’activité centrales nucléaires d’Areva…

EDF arrive à un moment où le groupe doit rénover ses centrales. C’est un investissement de 55 Mds € ! Il faut le faire, comme l’ont montré les stress tests conduits à la suite de Fukushima. Mais cette opération ne génèrera pas un seul euro de chiffre d’affaires en plus. En réalité, on ne voit pas quelle est la solution pour que les prix de l’électricité remontent, comme le réclame EDF.
Ils vont donc plus ou moins restés encadrés, au moins pour les tarifs bleus, qui s’appliquent aux ménages et aux petits commerçants. Sauf qu’à partir du 1er janvier 2016, l’État va cesser d’encadrer les tarifs verts et jaunes, qui s’appliquent aux sites dont la puissance de raccordement dépasse 36 kVa. Ils vont redevenir libres.

Concrètement, la hausse des tarifs va donc d’abord se reporter sur les entreprises… Et c’est une bonne chose car plus cette hausse sera importante, plus l’intérêt des entreprises pour l’autoconsommation grandira. Cela a commencé. En Languedoc-Roussillon, une action telle que METEOR a rencontré beaucoup d’échos auprès des industriels et des entreprises locales sur les façons de maîtriser ce poste.

Les énergies renouvelables sont présentées, de longue date, comme un nouvel eldorado pour l’économie française. Mais où sont les centaines de milliers d’emplois promis ?

Il faut considérer deux éléments. D’abord, on doit concevoir et fabriquer des « briques » de technologies de rupture, comme celles dont nous parlons. C’est un travail d’ingénieurs. Si on se focalise uniquement sur ça, les résultats en terme d’emplois seront trompeurs.

Ensuite, il existe tous les métiers moins « qualifiés » – un terme que j’emploie sans connotation péjorative. Ce sont ceux qui, par exemple, posent les panneaux sur les toits. Ils peuvent absorber de la main d’œuvre locale. J’insiste sur ce point : ce ne sont pas des métiers dégradants. Ils participent de ce volontarisme dont je parlais, par lequel on doit changer le monde.

Vous présidez DERBI, un pôle de compétitivité basé en Languedoc-Roussillon et, depuis 2010, en Midi-Pyrénées. Quels enseignements peut-on en tirer pour la mise en route de la nouvelle région ?

Tout s’est bien passé, sans difficulté pour mettre en musique les écosystèmes des deux régions. Le débat actuel pourrait fournir l’occasion de s’interroger sur l’organisation multipolaire de la grande région. Vues de Shanghai ou de San-Francisco, les villes de Montpellier, Toulouse, Perpignan et même Barcelone sont sur un point unique sur Google Maps !

Il y a cette idée à creuser : La CCI de Toulouse étant déjà énorme (la CCI Midi-Pyrénées lui a délégué plusieurs fonctions, NDLR), pourquoi ne pas installer la CCI de la future région à Narbonne ? Pour DERBI, j’organise beaucoup de réunions de travail dans cette ville, car c’est à mi-chemin. De la même façon, pourquoi ne pas installer le siège régional de la future Ademe à Perpignan ? Nous avons le pôle, beaucoup d’ingénieurs spécialisés sur les énergies renouvelables et, à nouveau, nous sommes à équidistance. Nous devons dépasser le débat Toulouse-Montpellier.

Propos recueillis par Anthony Rey pour TECSOL

Aucun commentaire